Orthopy est un logiciel pour logopèdes et orthophonistes. Il réunit dans un seul outil ce qui, dans un cabinet, est aujourd'hui dispersé entre des manuels papier, des tableurs, des formulaires officiels et la mémoire de la praticienne. Je l'ai conçu et construit seul, avec l'appui d'une logopède consultante clinique, et il est en ligne en bêta fermée sur orthopy.be depuis le 11 septembre 2026.
Cet article raconte le projet sans jargon : le problème de départ, la solution, la façon dont je l'ai construit, ce qui existe aujourd'hui et comment je l'ai vérifié. Pour les profils techniques, le détail complet, du socle au déploiement, se trouve dans un second article.
Le problème : un métier de soin sous une montagne de règles
En Belgique, une séance de logopédie n'est remboursée que si un dossier précis a été constitué. Avant toute rééducation, la logopède réalise un bilan. Ce bilan doit s'appuyer sur des tests repris dans des listes officielles de l'INAMI, une par trouble : langage oral et dysphasie, dyslexie, dysorthographie, dyscalculie, bégaiement, voix, QI. Chaque test a sa catégorie et ses critères chiffrés. Selon le trouble, il faut aussi des examens réalisés par d'autres professionnels, comme un audiogramme ou un test de QI. Le dossier part ensuite à la mutuelle pour obtenir un accord.
Pour un seul enfant, cela veut dire concrètement :
- ouvrir le manuel de chaque test pour trouver le tableau de normes qui correspond à son âge ou à sa classe ;
- convertir chaque score brut en écart à la moyenne ou en percentile ;
- vérifier que la combinaison de tests réalisés suffit pour le trouble concerné ;
- remplir les annexes officielles de la demande d'accord ;
- plus tard, calculer pour chaque facture la part de la mutuelle et celle du patient, qui dépendent du statut de la logopède et de celui du patient.
Chaque étape est une occasion d'erreur, et une erreur se paie : un dossier refusé, un remboursement retardé, une famille qui attend. Et tout ce temps n'est pas passé avec l'enfant.
La solution : tout le métier dans un seul outil
L'idée d'Orthopy tient en une phrase : le logiciel vérifie, la logopède décide.
Plutôt qu'un outil de plus à côté des manuels et des tableurs, Orthopy suit le dossier de l'enfant de bout en bout. La fiche est saisie une fois. Le bilan s'y rattache, les scores se calculent dans le bilan, la conformité INAMI se vérifie pendant la rédaction, la demande d'accord se construit à partir du bilan, et la facture part du rendez-vous honoré. Chaque étape reprend ce que la précédente a produit : rien n'est recopié.
À chaque endroit où une décision relève du métier, c'est la logopède qui tranche : le code de la prestation facturée, les critères cochés sur l'annexe, chaque phrase du compte-rendu.
Comment je l'ai construit
Seul au clavier, pas seul face au terrain
J'ai développé Orthopy entre avril et septembre 2026. Une logopède consultante clinique m'a accompagné sur le fond : ce qu'une praticienne attend vraiment d'un écran, les cas qui posent problème en cabinet, les formulations justes. Les règles, elles, viennent des documents officiels de l'INAMI, lus, datés et versionnés.
Une méthode où rien n'est accepté sans preuve
Pour écrire le code, je travaille avec des agents d'intelligence artificielle. Produire du code est devenu rapide ; le vrai travail consiste à prouver que ce qui a été produit est juste. J'ai donc construit une chaîne de fabrication, Pentacore, où chaque fonctionnalité suit le même parcours :
- Un plan écrit décrit ce qu'il faut construire, ce qu'il ne faut pas faire et comment vérifier le résultat.
- Un agent de code l'implémente, tests compris.
- Un second agent relit avec un seul objectif : trouver ce qui cloche, et le corriger.
- Une revue globale repasse sur l'ensemble du cycle, puis le signe dans un registre.
- Régulièrement, une passe dédiée aux « coutures » vérifie que les modules s'emboîtent correctement entre eux.
Plans, décisions et rapports sont conservés dans le dépôt. Au 13 septembre 2026, cela représente 429 cycles de développement et 43 décisions d'architecture écrites et motivées.
Trois choix difficiles
Les normes des tests sont protégées : je ne les distribue pas. Les tableaux d'étalonnage des manuels appartiennent à leurs éditeurs. Orthopy fournit la structure réglementaire, qui est publique : les 85 tests reconnus par l'INAMI, avec leurs catégories et leurs critères. Les valeurs viennent du manuel de la logopède : elle photographie la page de normes, Orthopy lit le tableau, elle vérifie ce qu'il a compris, et la tranche rejoint sa bibliothèque personnelle.
L'IA aide à rédiger, elle ne décide pas du soin. Le copilote met en forme les observations, propose des formulations et reformule ce que la logopède a écrit. Rien n'est acquis tant qu'elle n'a pas validé. Je l'ai aussi volontairement restreint sur un point : il ne génère pas d'objectifs thérapeutiques, qui restent la décision de la professionnelle.
Des données fictives d'abord. Il s'agit de données de santé d'enfants. La bêta tourne donc sur des données de test, dans un environnement de formation hébergé dans l'Union européenne. Les vrais dossiers attendront que le cadre de conformité soit complet.
Ce que j'ai construit
Orthopy couvre aujourd'hui tout le parcours d'un dossier en cabinet. Voici quelques écrans ; toutes les données qu'ils montrent sont fictives.
Le dossier suit le patient

Une fiche saisie une fois, et tout s'y rattache : rendez-vous, notes de séance, plan de traitement, documents. L'agenda gère les séances récurrentes, et le plan de traitement décompte lui-même les séances réalisées.
Le compte-rendu, rédigé avec la logopède

Vingt trames sont livrées, et la logopède peut importer ses propres modèles Word. Elle peut dicter ses observations après la séance. Le copilote propose, elle tranche.
Les scores, calculés avec la trace de la norme

La logopède saisit les scores bruts ; Orthopy trouve la bonne tranche d'étalonnage et calcule. Sur cette capture de démonstration, deux avertissements sont visibles : le logiciel signale ce qu'il ne prend pas en charge (le redoublement) et précise que les normes affichées sont fictives, donc que les scores ne sont pas utilisables cliniquement. Il dit ce qu'il sait, et ce qu'il ne sait pas.
La conformité INAMI, vérifiée pendant la rédaction

Pas au moment d'envoyer le dossier : pendant sa rédaction. Ce qui manque s'affiche en clair à côté du bilan : catégories de tests non couvertes, examens obligatoires absents.
La demande d'accord, montée depuis le bilan

Sept étapes, à partir du dossier et du bilan déjà saisis. Les annexes officielles se pré-remplissent. Pour les enfants bilingues, un arbre de décision indique si une évaluation en langue maternelle est requise. Le dossier est prêt à envoyer ; la transmission électronique directe à la mutuelle, elle, n'est pas encore active.
La facture, avec le bon décompte

Une facture part d'un rendez-vous honoré. Orthopy applique le barème INAMI de l'année de la prestation et calcule les trois montants : honoraires, intervention de la mutuelle, part du patient. Une fois émise, la facture ne change plus : c'est une pièce comptable.
S'y ajoutent un annuaire public où les familles peuvent trouver une logopède près de chez elles, l'authentification à deux facteurs, un journal d'audit et l'export des factures pour le comptable.
Les coulisses : trois pièces dont je suis fier
Un logiciel de ce type se juge moins à ses écrans qu'à ce qui se passe derrière. Trois pièces font la différence.
Le moteur de calcul
Calculer un score semble simple : on compare un résultat à une moyenne. En pratique, chaque manuel a ses règles. Selon le test, la tranche de référence dépend de l'âge, de la classe, ou de la classe et du mois de passation. Certains tests s'expriment en percentiles, d'autres en notes standard ou en classes. Pour certains, un chiffre plus élevé signale une moins bonne performance, comme un temps de lecture. Une épreuve de lecture de la BALE s'ajuste même selon le mois où elle est passée.
Le moteur d'Orthopy applique ces règles telles que les manuels et l'INAMI les écrivent, à travers les grilles de 23 batteries de tests. Il suit trois principes :
- il ne devine jamais : si une norme manque ou si un cas n'est pas couvert, il refuse de calculer et explique pourquoi ;
- il garde la trace : chaque score conserve la norme exacte qui l'a produit, pour qu'un bilan passé reste explicable ;
- il est vérifié : plus de 300 tests automatisés portent sur le seul calcul des scores.
Le même soin s'applique aux autres calculs : la règle INAMI qui dit si un bilan suffit, et le décompte de chaque facture.
Le pseudonymiseur
Le copilote s'appuie sur un modèle d'IA hébergé chez un fournisseur européen. Or un compte-rendu de logopédie parle d'un enfant, de ses parents, de son école. Avant qu'un texte ne parte, Orthopy le pseudonymise :
- les noms sont remplacés par des substituts réalistes (Camille, Dominique…), toujours les mêmes au fil d'une conversation, pour que le modèle comprenne encore qui est qui. Les vrais noms réapparaissent sur l'écran de la logopède, au dernier moment ;
- les prénoms isolés sont repérés grâce à une liste de près de 2 000 prénoms français et belges, parce que c'est ainsi qu'on parle de la maman ou de l'institutrice dans une anamnèse ;
- un second contrôle, écrit de façon totalement indépendante, inspecte chaque envoi juste avant son départ. S'il reconnaît un nom du dossier ou un numéro d'identification, l'envoi est bloqué plutôt que tenté ;
- le logiciel est construit pour qu'un texte non pseudonymisé ne puisse pas atteindre le modèle. Ce n'est pas une consigne donnée aux développeurs : c'est une impossibilité inscrite dans le code.
Deux limites, dites clairement. L'audio d'une dictée est envoyé au fournisseur pour être transcrit ; seule la transcription est ensuite pseudonymisée. Et la pseudonymisation n'est pas l'anonymisation au sens du RGPD : c'est une protection forte, qui ne dispense pas du reste des obligations légales.
Le maillage : des modules qui se parlent sans se recopier
Dans beaucoup de logiciels, chaque module garde sa propre copie des informations. Le compteur de séances de l'agenda dit 12, celui du dossier mutuelle dit 11, et personne ne sait lequel croire.
Orthopy suit la règle inverse : une information vit à un seul endroit, et les autres modules la lisent.
- Le nombre de séances consommées sur un accord n'est stocké nulle part : il est recalculé à partir des rendez-vous réellement honorés.
- Un audiogramme déposé une fois dans le dossier de l'enfant sert à tous les bilans qui en ont besoin, et la vérification de conformité le voit aussitôt.
- La facture naît du rendez-vous, et un rendez-vous ne peut produire qu'une seule facture.
- Chaque changement de statut du dossier mutuelle (envoi, accord, refus, prolongation) passe par une machine à états qui refuse les transitions impossibles.
- Ce qui engage la logopède est figé au bon moment : un compte-rendu finalisé ne change plus, même si l'adresse du cabinet change ensuite.
C'est ce qui permet à un outil aussi vaste de rester cohérent.
Comment je l'ai validé
Valider un logiciel de santé ne se résume pas à « ça marche sur mon ordinateur ». Voici ce qui a été fait, au 13 septembre 2026.
Près de 5 000 tests automatisés : 3 385 pour le serveur, 1 615 pour l'interface. Ils sont rejoués avant chaque mise en ligne.
Une relecture qui cherche les failles, et qui en trouve. Lors d'un audit en août, un scénario exécuté a montré qu'Orthopy déclarait un bilan transmissible à la mutuelle avec un seul test d'une catégorie qui, selon les règles INAMI, ne suffit pas. La règle a été réécrite. Quelques jours plus tard, une autre vérification a trouvé l'erreur inverse : certains seuils étaient plus sévères que ceux des listes INAMI en vigueur, et le logiciel aurait refusé des dossiers recevables. Ils ont été réalignés sur les listes en vigueur. Dans les deux cas, l'erreur a été corrigée avant que la moindre logopède ne s'en serve.
Le terrain. Le soir de la mise en ligne, la logopède consultante n'a pas pu enregistrer un patient : un champ laissé vide était refusé. Le correctif était en production moins d'une heure plus tard.
Une mise en ligne vérifiée depuis l'extérieur : connexion chiffrée, refus des appels provenant d'autres sites, sauvegardes quotidiennes stockées hors du serveur. Une sauvegarde a même été réellement restaurée dans une base vierge, pour prouver qu'elle sert à quelque chose.
Une bêta fermée. L'accès se fait sur invitation, dans un environnement de formation, avec des données fictives. Le test complet des parcours sur la version en ligne est la prochaine étape.
Où en est Orthopy
Orthopy est en bêta fermée et gratuite sur orthopy.be. Avant d'accueillir de vrais dossiers de patients, deux chantiers restent ouverts : compléter le cadre de conformité propre aux données de santé, et obtenir l'accès à la transmission électronique des demandes via la plateforme eHealth, qui suppose une homologation du logiciel.
Ce projet m'a appris qu'on peut aujourd'hui construire seul un logiciel métier complet, à condition de traiter la vérification comme le cœur du travail et non comme une formalité de fin de parcours.
Vous portez un projet de logiciel métier, dans la santé ou ailleurs, ou vous voulez savoir ce que vaut une base de code produite avec l'IA ? Mes prestations sont décrites sur la page Conseil & Audit, et vous pouvez m'écrire directement via la page Contact.
Pour aller plus loin : Orthopy, du socle au déploiement, le retour d'expérience complet, pour les profils tech.
Sources
- INAMI — Logopédie : listes limitatives des tests dans le cadre d'une demande de remboursement. Listes en vigueur au 13 septembre 2026 : 1er mars 2025 pour le langage oral, la dyslexie, la dysorthographie, la dyscalculie et le bégaiement ; 1er janvier 2021 pour la voix ; 1er décembre 2023 pour le QI.
- INAMI — Informations pour les logopèdes : nomenclature, compendium, honoraires et remboursements.
- Règlement général sur la protection des données — Règlement (UE) 2016/679, article 4, point 5, et considérant 26 (pseudonymisation).
Les captures d'écran de cet article montrent des données entièrement fictives.
